Dimanche 25 novembre 2007
A l'instar d'autres minorités du Yunnan ou des pays voisins d'Asie du Sud-est (Vietnam, Laos, Thaïlande), les Miao et les Dong privilégient très largement la musique vocale. Celle-ci est
avant tout prétexte à développer une poésie orale qui touche principalement le domaine des chants épiques anciens. Le récit chanté peut durer des heures, voire une ou plusieurs journées entières.
L'accompagnement instrumental sur une vièle à archet ou une clarinette de bambou est des plus rudimentaires. Le style recto-tono, la forme monostrophique et la longueur de la prestation en font
plus une pièce de littérature orale qu'une oeuvre musicale proprement dite. C'est pourquoi, seuls les locuteurs Dong ou Miao peuvent en goûter toutes les saveurs. A ce stade de l’observation, cette
tradition me semble plus proche de celles des peuples des steppes que de celles des Han.
Une autre forme vocale est la tradition de chant de cour d'amour qui consiste en un dialogue poétique chanté entre une jeune femme et un jeune prétendant. Un chanteur présente ses louanges et
invite une chanteuse à le rejoindre. Après avoir fait ses avances, de manière très imagée et très pudique, c'est au tour de la chanteuse d'exprimer ses sentiments et ainsi de suite jusqu'à
épuisement de l'inspiration, ce qui peut durer plusieurs heures.
Le "grand chant" des Dong est interprété par un chœur d’hommes ou de femmes pouvant compter une dizaine d'interprètes, voire plus, d'où probablement son appellation. C'est au pied de la tour de
tambour que se réunissent les chanteurs ou chanteuses Dong. Outre la beauté des timbres, riches en harmoniques, ce qui surprend le plus tient dans les passages à plusieurs voix, technique
totalement absente en Chine et en Inde.
Cette manière de chanter rappelle celle utilisée par les ensembles vocaux populaires des Balkans. Elle me fait également penser aux polyphonies vocales des Toraja de Sulawesi, que j'ai pu
enregistrer en 2005 et dont j'ai laissé un document vidéo en exposition permanente au Musée du Quai Branly. Une chose reste certaine, cette technique vocale observée chez les Dong ne peut être un
emprunt ni aux Han, qui l'ignorent et l'ont semble-t-il toujours ignorée, ni aux missionnaires chrétiens occidentaux qui apportèrent le chant choral dans leurs évangélisations.
Il ne semble pas y avoir de musicien professionnel dans ces sociétés agraires, mais des musiciens occasionnels. La variété organologique n'est pas très grande: feuille d'arbuste, guimbarde, flûte
à conduit, luth à trois cordes pincées (dit pipa chez les Dong), vièle à archet à deux cordes avec une âme amovible au travers de la table pour en régler le timbre (dite "jambe de
boeuf", du fait de sa forme). A noter une originale clarinette à anche libre en bambou. Mais, l'instrument le plus spectaculaire et le plus emblématique est un orgue a bouche, le
lusheng, doté de six tuyaux mélodiques accordés sur une échelle pentatonique. Alors que les orgues à bouche d'Asie de l'Est et du Sud-est sont très majoritairement joués en solo, nous
avons ici de véritables fanfares de lusheng. Un ensemble de lusheng comprend deux, trois, voire quatre "pupitres" d'instruments que l'on pourrait qualifier de soprano, alto,
ténor et basse, les plus graves pouvant atteindre une longueur de huit mètres.
Il est urgent de valoriser ces très intéressantes musiques, dont certaines sont vraiment superbes, de souligner l'originalité des cultures Miao et Dong, afin d’empêcher
leur progressive disparition sous l’effet de la mondialisation.
Extrait d'un article de Yves Defrance, Président de la Société Française d’Ethnomusicologie, Musée, de l’Homme, Paris (communication personnelle)