minorités ethniques

Dimanche 19 octobre 2008
A l'occasion d'une visite au canton de Baiyun, j'ai pu découvrir un nouveau village, où je n'étais jamais allée. Avec les quelques personnes qui m'accompagnaient, nous étions les premiers étrangers qui venaient dans ce village, les premiers occidentaux pour ces quelques femmes Yao d'un village assez démuni. Pourtant, à peine entrés dans une maison, elles nous ont fait asseoir sur des petits bancs et l'une d'entre elles s'est mise à préparer le "youcha", thé à l'huile au riz soufflé qu'elles nous ont servi dans des bols. Sans rien attendre de nous, sans rien nous demander, elles nous ont montré encore une fois la grande hospitalité des minorités de la région, alors que dans ce village nous n'avons fait aucun parrainage et qu'ils n'avaient jamais entendu parler de l'association Couleurs de Chine. Les Yao, comme les Miao et les Dong, ont un sens de l'hopitalité inné, qui  est le fruit de leurs coutumes ancestrales transmises à travers les générations.
Les Yao de cette région ont comme autoappellation : Ban. Les femmes portent encore la jupe en coton indigo mais ne portent plus au quotidien le haut de leur costume tradtionnel, trop fragile pour le travail agricole. Elles le remplacent par un T-shirt acheté sur le marché qui détonne avec leur coiffure somptueuse. Une évolution regrettable vers une modernisation qui ressemble plutôt à une perte d'identité culturelle.
Par Françoise Grenot-Wang
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Mercredi 10 septembre 2008
L'automne est déjà là, les enfants vont bientôt retourner à l'école, mais ce jour-là toute la famille est réunie dans la rizière pour récolter le riz précoce. Le riz gluant se récolte brin par brin avec un petit cutter à la lame affilée comme un rasoir. On prend la tige avec une main, on tient les brins coupés dans l'autre main, on enlève les feuilles, puis en assemble deux paquets ensemble pour former une botte qui pèse environ 5 kg. Enfin la récolte finie, on assemble dix bottes ensemble pour faire une charge d'un côté de la palanche, et de même sur l'autre côté.

Résultat : 100 kg sur l'épaule pour remonter jusqu'au village, en une heure de marche rapide, à petits pas saccadés. La charge des femmes est un peu moins lourde que celle des hommes.
 


Par Françoise Grenot-Wang
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Vendredi 5 septembre 2008
Elle s'appelle Gun Meiying, elle a 12 ans, elle a un petit frère et une petite soeur. Aujourd'hui, quand je l'ai rencontrée, elle me souriait, mais il y avait des larmes au fond de ses yeux.
En mai dernier, sa mère s'est trouvée enceinte. Elle était terrorisée à l'idée de l'amende énorme qu'il lui faudrait payer au planning familial pour cet enfant en surnombre. Les Miao, comme les autres minorités n'ont droit qu'à deux enfants.
Elle a pris des plantes médicinales qu'elle s'est administrée elle-même pour avorter. Elle a été prise de douleurs terribles et son mari l'a emmenée à l'hôpital, mais à mi-chemin de celui-ci, dans l'autobus, elle est décédée ainsi que l'enfant qu'elle portait. Gun Meiying est une bonne élève qui a été sélectionnée pour entrer dans la classe des minorités du canton où sont regroupés les meilleurs élèves des villages. Mais suite au décès de sa mère, elle est revenue faire sa 6e année à l'école primaire de son village. Son père ne peut plus prendre en charge ses frais de vie quotidienne. Les trois enfants continuent malgré tout leurs études. Voilà le résultat d'une politique débile de planning familial, qui ne tient pas compte des coutumes et des problèmes spécifiques des minorités ethniques.
Par Françoise Grenot-Wang
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Dimanche 29 juin 2008
Devant l'hopital de Danian, deux couples attendent dêtre opérés, ils ont le choix entre la ligature des trompes pour elle ou l'ablation du canal déférent pour lui. L'un d'entre eux est instituteur à l'école de Gaoma.
Depuis le début de l'année, le bureau du Planning familial du canton de Danian est sur le pied de guerre. Les agents de ce bureau débarquent à l'aube dans les villages pour emmener de force les contrevenants aux règles fixées pour les minorités: pas plus de deux enfants par couple. A peine le deuxième enfant né, le mari ou la femme doivent subir une opération. Ceux qui résistent se font insulter, leur maison est mise en pièces, leur famille terrorisée. La plupart des jeunes couples Miao, afin d'échapper à ces agents sans pitié, partent ramasser la résine de pin très loin dans d'autres montagnes où ils sont laissés tranquilles. Dans certains villages, les habitants ont résisté couteaux et faucilles à la main, envoyant deux agents du bureau du planning famillial à l'hôpital. Malheureusement, les instituteurs de villages, qui sont seuls sur place avec leur élèves, sont les victimes préférées de ces agents. En effet, le chef du Bureau du planning familial du district autonome Miao de Rongshui a été rétrogradé pour avoir laissé trop de souplesse dans la limitation des naissances de sa région. Son remplaçant fait du zèle pour se faire bien voir de ses chefs. Quand laissera-t-on les Miao vivre tranquillement ? N'ont ils pas été suffisamment massacrés dans l'histoire pour avoir le droit de mettre au monde au moins trois enfants s'ils le souhaitent? Les Han sont  plus d'1,3 milliard, c'est à eux de limiter leur population.
Quand même une amélioration notable : depuis cette année, les opérations ne sont plus faites dans un bureau du gouvernement mais à l'hopital. Trop de jeunes pères ou mères se sont retrouvés gravement handicapés par des opérations mal faites.
Par Françoise Grenot-Wang
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Vendredi 20 juin 2008
Aujourd'hui, deux collégiennes Miao sont  venues me rendre visite. En bavardant, elles m'ont raconté leurs difficultés. Je leur ai demandé d'écrire sur un papier leur petite histoire. Voici ce que chacune d'elle m'a écrit :

"Je m’appelle Wei Peifei, j’ai 15 ans, j’étudie en 1ère année au collège de Danian. J’habite le village de Gaoliao. Ma famille est très pauvre. Lorsque j’avais 4 ans, ma mère est morte, mon père est parti travailler au loin. Je vis avec ma grand-mère qui travaille dans la rizière. Chez nous, il n’y a pas assez de riz à manger chaque année. Je ne peux pas apporter du riz chaque semaine au collège. C’est pourquoi je dois rentrer au village de Gaoliao à midi et après le dernier cours qui finit à 10h du soir. Le matin je me lève à 5h pour partir au collège à pied. Ma grand-mère me donne 10 yuan par semaine qui me permettent de manger 2 baozi (pain farci cuit à la vapeur) le matin avant d'aller en classe. Ma grand-mère est âgée, elle a 73 ans. Quand je suis au collège, je ne mange pas à ma faim car je n’ai pas d’argent pour acheter le riz et les légumes."

"Je m’appelle Song Peirang, j’ai 15 ans, j’étudie en 1ère année au collège de Danian. J’habite le village de Yala. Ma famille est très pauvre. A la maison, il n’y a pas d’argent. J’ai seulement 10 yuan par semaine pour acheter le riz à l’école. Chaque semaine, il faut 3,4 yuan pour acheter des légumes, lorsque je n’ai pas d’argent pour acheter du riz j’en emprunte aux autres pour donner à la cuisine du collège qui fait cuire le riz. A la maison, il y a 2 petites sœurs et 1 petit frère. La plus grande de mes deux sœurs est partie travailler au Guangdong à l’âge de 13 ans. Elle ne voulait plus étudier à l’école de Gaoliao, parce que les autres élèves mangeaient à leur faim mais pas elle. Elle ne pouvait acheter la soupe de nouilles comme certaines autres de ses camarades. Mon autre petite sœur et mon petit frère vont à l’école primaire. Je suis contente d’étudier mais depuis que je suis petite je n’ai pas d’argent pour ma vie quotidienne, notre famille est la plus pauvre du village. Le matin je n’ai pas d’argent pour payer le petit déjeuner, le soir je ne peux pas manger à l’école non plus. C’est très difficile pour moi."
Par Françoise Grenot-Wang
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Dimanche 27 avril 2008
Je marchais hier en direction d’un village Dong de la région. Une femme me rejoint et marche avec moi en bavardant. Elle est Dong, mais parle chinois d’une façon compréhensible.  Elle est la sage-femme du village. Elle me raconte que les femmes accouchent encore pour la majorité d’entre elles à la maison, car elles craignent, si leur premier enfant est une fille, de mettre au monde une deuxième fille, perdant la chance d’avoir un garçon, puisque la politique de contrôle des naissances limite à deux enfants le nombre des naissances chez les minorités ethniques. Je lui demande alors comment font celles qui ont une deuxième fille.

- J'ai entendu parler d’infanticides, mais personne n’a jamais reconnu ce fait clairement. J’ai été frappée
que dans certains villages, toutes les familles ont un garçon et une fille. Comment font-elles ?

- Certaines vont faire une échographie à l’hôpital. Normalement les médecins n’ont pas le droit de dire le sexe de l’enfant, mais il y a des médecins qui se laissent soudoyer. Dans le cas de grossesse d’une fille, la mère pratique un avortement. Les avortements faits tardivement sont très douloureux et cette pratique est moins courante que l’infanticide.

- Avez-vous assisté à des infanticides ?

- Oui, me répond la sage-femme, très souvent. La petite fille nouvelle-née est plongée dans le seau d’excréments, ou bien on lui fait ingurgiter de l’alcool de riz. Elle est ensuite enterrée à l’abord du village.

- Dans ce village, c'est une pratique courante ?

- Oui, ils le font tous. L’envie d’avoir un garçon est si forte qu’ils ne veulent pas d’une deuxième fille. Ils perdent la chance d’avoir le garçon, ou alors il faudra payer une très lourde amende pour le troisième enfant.

- Maintenant le monde change, pourquoi tiennent-ils tant à avoir un garçon ?

- Parce que c’est leur propre survie qui est en jeu. Sans garçon à la maison, les vieux parents n’ont aucune aide, aucun moyen de survivre. Les filles partent se marier dans une autre famille et ne peuvent plus aider leurs propres parents.

Par Françoise Grenot-Wang
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Mardi 11 décembre 2007
Les Miao et les Yao cultivent des théiers pour leur consommation personnelle. Cette production est très ancienne dans la région. Le mot thé en Miao se prononce « Ti », alors qu’en chinois, on utilise le mot Cha (thé) ou Chaye (feuilles de thé). Les Yao, eux-mêmes producteurs de thé, utilisent un mot qui ressemble beaucoup au « Cha » des Chinois. Or, curieusement, les Anglais, au lieu de reprendre le mot chinois qui se prononce « Tcha » ou « Tchaï », à l’instar des Russes, des Arabes, des Perses, des Indiens et de beaucoup d’autres pays d’Asie et du Moyen-Orient, utilisèrent un mot dont la prononciation est exactement semblable à celle du mot Miao « Ti » pour l’angliciser en « Tea ».

Au début de la colonisation de l’Inde, alors que le thé n’était pas encore cultivé dans ce pays, les Anglais commencèrent à acheter leur thé en Chine du sud à des intermédiaires du Guangdong qui l’achetaient eux-mêmes dans cette partie de la Chine du sud, encore largement habitée par les minorités ethniques, dont les Miao, où le thé était produit, entre autres par les Yao. Il est fort possible que le mot Miao « Ti » ait effectivement servi d’appellation commune du thé. J’ai pu vérifier, lors de visites chez les Miao du sud-est du Guizhou, que le mot thé était également prononcé « Ti » dans tous ces villages, alors que le mot pour dire « riz » était différent d’une région à l’autre. En effet le riz n’était pas commercialisé, on le produisait pour le consommer sur place, alors que le thé circulait d’une région à l’autre.

  Post-scriptum : Cet article a entraîné les protestations amicales de nombreux spécialistes disant que le mot thé est issu d'un dialecte chinois du sud du Fujian (parlé également à Taiwan), le minnanhua. C'est la version officielle de l'origine du mot thé, mais je persiste dans mon idée d'une origine autre que chinoise, plus ancienne, en raison de mes observations sur le terrain.
Les Miao et les Yao sont de très anciens cultivateurs de thé. Les Yao en consomment
quotidiennement beaucoup plus que les Miao. Les Yao ont tous un théier dans leur potager et dans leur maison une marmite pleine de thé à la disposition des habitants et des visiteurs. Les Miao conservent le thé en boulettes séchées comme au Yunnan, alors que les Yao le font sécher au soleil ou fumer au dessus de leur foyer, sous forme de feuilles.

Par Françoise Grenot-Wang
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Dimanche 25 novembre 2007

 

A l'instar d'autres minorités du Yunnan ou des pays voisins d'Asie du Sud-est (Vietnam, Laos, Thaïlande), les Miao et les Dong privilégient très largement la musique vocale. Celle-ci est avant tout prétexte à développer une poésie orale qui touche principalement le domaine des chants épiques anciens. Le récit chanté peut durer des heures, voire une ou plusieurs journées entières. L'accompagnement instrumental sur une vièle à archet ou une clarinette de bambou est des plus rudimentaires. Le style recto-tono, la forme monostrophique et la longueur de la prestation en font plus une pièce de littérature orale qu'une oeuvre musicale proprement dite. C'est pourquoi, seuls les locuteurs Dong ou Miao peuvent en goûter toutes les saveurs. A ce stade de l’observation, cette tradition me semble plus proche de celles des peuples des steppes que de celles des Han.

Une autre forme vocale est la tradition de chant de cour d'amour qui consiste en un dialogue poétique chanté entre une jeune femme et un jeune prétendant. Un chanteur présente ses louanges et invite une chanteuse à le rejoindre. Après avoir fait ses avances, de manière très imagée et très pudique, c'est au tour de la chanteuse d'exprimer ses sentiments et ainsi de suite jusqu'à épuisement de l'inspiration, ce qui peut durer plusieurs heures.

Le "grand chant" des Dong est interprété par un chœur d’hommes ou de femmes pouvant compter une dizaine d'interprètes, voire plus, d'où probablement son appellation. C'est au pied de la tour de tambour que se réunissent les chanteurs ou chanteuses Dong. Outre la beauté des timbres, riches en harmoniques, ce qui surprend le plus tient dans les passages à plusieurs voix, technique totalement absente en Chine et en Inde.

Cette manière de chanter rappelle celle utilisée par les ensembles vocaux populaires des Balkans. Elle me fait également penser aux polyphonies vocales des Toraja de Sulawesi, que j'ai pu enregistrer en 2005 et dont j'ai laissé un document vidéo en exposition permanente au Musée du Quai Branly. Une chose reste certaine, cette technique vocale observée chez les Dong ne peut être un emprunt ni aux Han, qui l'ignorent et l'ont semble-t-il toujours ignorée, ni aux missionnaires chrétiens occidentaux qui apportèrent le chant choral dans leurs évangélisations.

Il ne semble pas y avoir de musicien professionnel dans ces sociétés agraires, mais des musiciens occasionnels. La variété organologique n'est pas très grande: feuille d'arbuste, guimbarde, flûte à conduit, luth à trois cordes pincées (dit pipa chez les Dong), vièle à archet à deux cordes avec une âme amovible au travers de la table pour en régler le timbre (dite "jambe de boeuf", du fait de sa forme). A noter une originale clarinette à anche libre en bambou. Mais, l'instrument le plus spectaculaire et le plus emblématique est un orgue a bouche, le lusheng, doté de six tuyaux mélodiques accordés sur une échelle pentatonique. Alors que les orgues à bouche d'Asie de l'Est et du Sud-est sont très majoritairement joués en solo, nous avons ici de véritables fanfares de lusheng. Un ensemble de lusheng comprend deux, trois, voire quatre "pupitres" d'instruments que l'on pourrait qualifier de soprano, alto, ténor et basse, les plus graves pouvant atteindre une longueur de huit mètres.

   Il est urgent de valoriser ces très intéressantes musiques, dont certaines sont vraiment superbes, de souligner l'originalité des cultures Miao et Dong, afin d’empêcher leur progressive disparition sous l’effet de la mondialisation.

  Extrait d'un article de Yves Defrance, Président de la Société Française d’Ethnomusicologie, Musée, de l’Homme, Paris (communication personnelle)

Par Françoise Grenot-Wang
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